L’intentionnalité : socle ou impensé de la pratique des fonds à impact ?

Investir pour transformer la société

Introduction : Un principe fondateur, entre évidence et opacité

Le terme d’intentionnalité occupe une place centrale dans la définition de l’investissement à impact social, au point d’apparaître comme un postulat partagé par la majorité des acteurs du secteur. Depuis la publication des “Operating Principles for Impact Management” de la Société Financière Internationale (IFC) en 2019 — principes désormais largement repris — l’intentionnalité est ainsi désignée comme une caractéristique sine qua non, distinguant l’investissement à impact des formes plus traditionnelles d’investissement socialement responsable (ISR) ou ESG (Environnement, Social, Gouvernance). Pourtant, à y regarder de plus près, cette notion reste paradoxalement flottante dans sa mise en œuvre, tant dans les chartes d’investissement officielles que dans les pratiques opérationnelles des fonds.

Nous proposons ici d’analyser la façon dont l’intentionnalité s’inscrit (ou non) dans les chartes d’investissement, son rôle structurant, les cadres théoriques dont elle procède, mais aussi les risques d’inflation rhétorique ou de dilution dans une terminologie à la mode, parfois déconnectée de l’impact réel.

Définition et portée de l’intentionnalité dans l’investissement à impact

L’intentionnalité se définit, dans le champ de l’investissement à impact, comme “la volonté explicite de générer un effet social et/ou environnemental positif, en plus du rendement financier” (Global Impact Investing Network, GIIN). Ce critère fondateur distingue l’impact investing de l’ISR traditionnel, où la prise en compte des enjeux sociaux et environnementaux reste subordonnée à la maximisation du rendement ou à la réduction du risque.

Néanmoins, si l’intentionnalité occupe ce rôle central, elle demeure sujette à interprétations et à gradients d’exigence selon les acteurs et les régions (voir OCDE, 2022 : “Policies for Social Impact Investment”).

Inscription dans les chartes d’investissement : entre norme et performativité

La charte d’investissement, miroir des intentions… et des ambiguïtés

La charte d’investissement représente le document de référence fondant la stratégie et les engagements d’un fonds. Elle précise, souvent dès l’article inaugural, la nature (impact, ESG, thème social précis), la cible, les instruments et la philosophie d’intervention.

Sur une analyse comparée d’un corpus de chartes d’une trentaine de fonds européens récemment labellisés (notamment “France Invest - Impact”, “LuxFLAG”, “Label Finansol”) nous constatons :

Tableau : Exemples de formulations d’intentionnalité dans des chartes d’investissement

Fonds / Label Formulation explicitée dans la charte Force normative
Fonds Solidaire France Active “Notre objectif est d’accompagner des structures créatrices d’emplois en territoires fragiles.” Élevée (critères précis, ciblés)
Fonds à Impact NovESS (Caisse des Dépôts) “Ambition de renforcer la cohésion sociale et l’accès à l’emploi.” Moyenne (but général, critères à expliciter)
Fonds Financement Participatif (Crowdfunding ESUS) “Vise à financer des projets d’utilité sociale ou environnementale.” Faible à moyenne (termes larges, peu de précision sur l’intentionnalité effective)

De l’intention à l’action : mécanismes de crédibilisation

Outils et standards d’objectivation

L’intentionnalité, pour ne pas rester lettre morte, doit s’ancrer dans des pratiques et des outils qui “objectivent” l’intention : sélection, accompagnement, suivi, évaluation, reporting. Les standards internationaux tels que les “Impact Management Project (IMP) Dimensions” (What, Who, How Much, Contribution, Risk) introduisent une granularité bienvenue.

  1. Alignement stratégique : L’intention affichée doit trouver une déclinaison concrète dans les stratégies d’investissement, les processus de due diligence, voire la gouvernance du fonds (ex : présence d’experts de l’impact au sein des comités d’investissement).
  2. Critères d’éligibilité et de sélection : Un véritable fonds à impact doit pouvoir démontrer transparence et rigueur dans ses choix, en s’appuyant sur des matrices d’impact, des cartographies des besoins sociaux, et des études d’impact préalables.
  3. Mesure et suivi effectifs : Nombre de fonds se dotent d’indicateurs clés de performance sociale (KPIs), recourent à des standards tels que l’IRIS+ du GIIN ou aux référentiels nationaux type “Comptes Impact”.
  4. Redevabilité et reporting : La publication régulière de rapports d’impact, audités le cas échéant, est un signal fort de sincérité.

Dans les faits, la majorité des acteurs de référence (EVPA, GIIN) considèrent désormais indispensable que l’intention soit “implémentée” tout au long du cycle de vie de l’investissement, du sourcing à la sortie. Néanmoins, seulement 27 % des fonds européens assujettis au SFRD (Sustainable Finance Disclosure Regulation, niveau “article 9”) publient une évaluation d’impact indépendante, selon une étude de Novethic (2023).

Risques d’inflation rhétorique et de “mission washing”

La montée en puissance de l’impact investing s’accompagne de pratiques parfois critiquées comme du “mission washing” ou “impact washing” : multiplication des discours vertueux sans traduction méthodique, confusion entre intention et compétence effective, sélection reposant sur des grilles ESG jugées trop peu transformationnelles (Brest & Bornstein, Stanford Social Innovation Review, 2022).

Certains fonds n’hésitent pas, par exemple, à mettre en avant des intentions “universelles” (accès à la santé, lutte contre l’exclusion) sans fixer de seuils de résultat, ou à l’inverse à privilégier la communication sur l’impact ex ante, sans reporting ex post exigeant. Ces dérives minent la confiance des investisseurs, des bénéficiaires et du régulateur. La Financial Conduct Authority (FCA, Royaume-Uni) appelle d’ailleurs, depuis 2023, à une régulation renforcée de la matérialité des intentions affichées (“Consumer Duty and Impact Investment”, FCA, 2023).

Entre performance financière et utilité sociale : l’intentionnalité à l’épreuve des arbitrages

L’intentionnalité ne saurait occulter les arbitrages concrets auxquels font face les gestionnaires : dans quelle mesure la recherche d’un rendement financier, même “raisonnable”, peut-elle engager à des sacrifices partiels sur la promesse sociale ? À l’inverse, une intention trop large ou “polyvalente” risque-t-elle la dilution de l’action effective ?

Dans ce contexte, l’intentionnalité pleinement assumée devrait conduire à rendre explicites les arbitrages prévus entre rendement et utilité sociale, ainsi que les méthodes d’arbitrage (scoring, priorisation, reporting différencié). Or, ces dispositions demeurent trop rares, révélant une faiblesse structurelle du secteur.

Vers une exigence renouvelée : quelles pistes pour une intentionnalité opérationnelle et crédible ?

L’expérience internationale, relayée par des travaux académiques (Agrawal & Hockerts, Journal of Business Ethics, 2021), suggère plusieurs leviers pour dépasser la simple déclaration de principe et structurer l’intentionnalité comme un véritable outil de transformation :

  1. Codification stricte dans la charte d’investissement, imposant une granularité dans la description des objectifs, des populations cibles, des indicateurs et des modalités de reporting.
  2. Co-construction avec les parties prenantes, notamment les bénéficiaires finaux, afin de passer d’une intention descendante à une intention dialoguée, collective et ancrée dans la réalité du terrain.
  3. Externalisation partielle de l’évaluation, par le recours à des tiers indépendants, renforçant la crédibilité et la comparabilité.
  4. Alignement des incitations internes : indexation d’au moins une partie des bonus, promotions ou rémunérations variables sur l’atteinte des intentions sociales formulées.
  5. Développements réglementaires : clarification des exigences autour de l’intentionnalité dans les cadres d’agrément nationaux (France, Label Finansol) et européens (SFRD, EuSEF).

La structuration de l’intentionnalité, loin d’être un “bonus rhétorique”, constitue un enjeu central pour la sincérité, la robustesse et la transformation du secteur de l’investissement à impact. Sa formalisation, son adossement à des procédures concrètes, la redevabilité, et l’ouverture au regard critique sont aujourd’hui les piliers d’une nouvelle génération de fonds à impact.

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