Pourquoi questionner la notion d’intentionnalité dans l’investissement responsable ?
Depuis une décennie, l’investissement responsable s’est imposé comme un standard revendiqué par la majorité des acteurs financiers. La progression spectaculaire des encours investis selon des critères Environnementaux, Sociaux, et de Gouvernance (ESG) est révélatrice : selon l’EFAMA, fin 2022, près de 45% des actifs gérés en Europe étaient qualifiés de responsables, soit plus de 12 000 milliards d’euros (source : EFAMA Sustainable Investment Report, 2023). Pourtant, derrière ce succès, un paradoxe persiste : nombre de stratégies affichées comme « responsables » n’impliquent aucune recherche active d’effet social ou environnemental mesurable. Autrement dit, la question de l’intentionnalité – au sens de la volonté explicite d’obtenir un impact social positif – n’est pas systématiquement posée ni assumée.
Cet écart entre la “responsabilité” et l’“intentionnalité d’impact” complexifie la compréhension du paysage actuel : quels sont ces investissements dits responsables, mais dépourvus d’intentionnalité sociale ? Sur quelles bases s’opère la distinction de fond avec les investissements à impact ? Et quelles implications concrètes pour les investisseurs, les bénéficiaires, et la société dans son ensemble ? C’est à ces interrogations que nous souhaitons apporter un éclairage structuré et exigeant.
Définitions : investissements responsables, ESG et intentionnalité d’impact
Pour clarifier le propos, il nous semble essentiel d’expliciter trois concepts fondamentaux du champ de l’investissement responsable :
-
Investissement responsable : recouvre toute approche prenant en compte des dimensions extra-financières (environnementales, sociales, de gouvernance) dans l’analyse et la sélection des actifs, sans aller nécessairement jusqu’à la recherche d’un impact mesurable.
-
ESG: acronyme désignant les critères Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance utilisés pour évaluer les risques et opportunités responsables d’un actif ou d’un portefeuille. Les approches ESG se déclinent par des exclusions sectorielles, des approches de “best-in-class”, ou de dialogue actionnarial.
-
Intentionnalité d’impact social : volonté explicite de générer, grâce à l’investissement, des effets sociaux positifs (création d’emploi, accès à l’eau, lutte contre l’exclusion, etc.) allant au-delà de la simple gestion des risques ou de la prise en compte des attentes des parties prenantes.
L’investissement à impact suppose donc toujours cette dimension d’intentionnalité, assortie d’une capacité à mesurer concrètement l’effet produit. À l’inverse, de nombreux produits et pratiques qualifiés de responsables par le marché financier n’en relèvent pas.
Trois exemples types d’investissements responsables dépourvus d’intentionnalité sociale
Dressons ici un panorama de cas concrets, afin de distinguer, au-delà des discours, ce qui relève d’une simple responsabilité, voire d’un conformisme, et ce qui relève réellement d’une démarche à impact.
-
1. Les fonds ISR généralistes “Best-in-class”
Les fonds d’Investissement Socialement Responsable (ISR) sélectionnant les entreprises les mieux notées selon leurs critères ESG au sein de chaque secteur (“best-in-class”) sont emblématiques de l’investissement responsable courant. L’objectif premier ici n’est pas de produire un effet social ou environnemental supplémentaire, mais d’exclure ou sous-pondérer les acteurs les moins performants, pour sécuriser la valorisation ou limiter les risques.
Illustration : le fonds ISR d’un grand gestionnaire international peut investir dans l’ensemble du CAC 40, en surpondérant les entreprises ayant une note ESG supérieure à la médiane. Pourtant, la logique demeure relative : elle valorise les mieux notées, non les entreprises ayant une démarche de transformation profonde ou d’utilité sociale claire. Il s’agit in fine d’un investissement responsable par exclusion ou par prime de gestion du risque, sans véritable intention de transformer les pratiques sociales ou environnementales du secteur.
Conséquences : les porteurs de parts n’exercent aucun effet transformateur direct ; ils encouragent seulement une progression relative des pratiques au sein de leur univers d’investissement.
-
2. Les fonds “exclusion” (tabac, armement, charbon, etc.)
Une autre déclinaison largement répandue consiste à exclure systématiquement certains secteurs considérés comme controversés : armement, tabac, charbon, jeux, etc. Si cette approche répond légitimement à une attente sociétale, elle ne traduit pas une volonté d’amélioration mesurable du sort des populations ou de l’environnement. L’intention ne s’oriente pas vers la création directe de valeur sociale ou environnementale, mais vers la gestion du risque de réputation ou du risque réglementaire.
Illustration : les fonds de pension nordiques, pionniers dans ce domaine, ont très tôt exclu les majors du tabac ou les producteurs de mine antipersonnels. Leur choix est éthique, prudentiel, mais ne s’accompagne pas de programmes d’accompagnement ou de transformation de ces industries.
Conséquences : on limite l’exposition au risque, sans favoriser en soi une bascule positive dans les pratiques économiques du secteur.
-
3. La gestion ESG “Best effort” et l’intégration passive
L’intégration ESG en mode “best effort” ou comme simple variable de risque gagne chaque année en place dans les allocations institutionnelles. Dans ce cas, la gestionnaire ajuste ses portefeuilles en fonction de rapports ou de scores ESG délivrés par des agences spécialisées (MSCI, Sustainalytics, etc.), parfois sans modifier sensiblement la composition initiale. L’accent est mis sur la conformité, la gestion du risque, non sur un engagement transformationnel.
Illustration : la valorisation ou la sous-pondération d’une valeur sur la base de controverses annuelles signalées dans des rapports ESG, alimentée via intelligence artificielle, sans qu’aucun objectif d’impact ne soit fixé.
Conséquences : cet investissement s’inscrit dans une dynamique de marché et d’image, bien éloignée de toute recherche d’effet sociétal.
Limites et critiques des approches responsables sans intentionnalité d’impact
Que peut-on attendre en réalité de ces investissements ? Quelles sont leurs principales limites lorsqu’on les compare à de véritables démarches d’investissement à impact social ?
-
Absence de théorie du changement
L’investissement à impact suppose une formalisation de la chaîne de création de valeur sociale, du capital jusqu’à l’effet mesurable sur les bénéficiaires (impact logic, théorie du changement). Les fonds responsables généralistes ne se dotent pas de tels cadres, se contentant souvent d’un reporting ESG quantifié, sans ligne de mire sociétale explicite.
-
Risque d’impact washing
Une partie croissante de l’offre financière assume une coloration “impact” pour répondre à la pression des parties prenantes, sans volonté réelle de transformer la société. Ce phénomène d’impact washing est largement documenté par la littérature académique (voir notamment l’étude “The limits of ESG investing” de Pedersen et al., Review of Finance, 2022).
-
Absence de mesure des effets
La distinction majeure avec l’investissement à impact réside dans la formalisation d’indicateurs précis, ajustés au contexte, et vérifiables (SROI, IRIS+, etc.). Les fonds responsables sont rarement dotés de tels outils, ou s’y limitent pour des reporting globaux, souvent déconnectés des réalités de terrain.
-
Faible contribution nette
Un consensus (OCDE, 2022) s’est établi autour de l’idée que la contribution réelle à la résolution d’un problème social vient du supplément d’action, du “delta” par rapport à un scénario sans intervention. L’investissement responsable classique n’apporte pas, structurellement, de supplément d’effet.
Frontières mouvantes : étude comparative des pratiques et implications pour le marché
Analyser de façon rigoureuse les frontières entre investissement responsable et impact authentique suppose de regarder la cartographie réelle des produits financiers.
| Type d'investissement |
Critères retenus |
Intentionnalité d'impact |
Outils de mesure |
Contribution à l'impact |
| ISR best-in-class |
Notation ESG relative |
Non |
Reporting ESG global |
Progression relative des pratiques sectorielles |
| Exclusions sectorielles |
Exclusion éthique par secteur |
Non |
Aucun suivi d’effet |
Effet réputationnel, peu ou pas d’effet réel |
| Investissement à impact |
Problématique sociale ciblée, objectif mesuré |
Oui |
Indicateurs d’impact, évaluations tierces, SROI, IRIS+ |
Effet social/environnemental direct, additionnel et mesurable |
Cette typologie, reprise et enrichie chaque année par des acteurs tels que la GIIN ou France Invest, permet de distinguer avec précision la nature des initiatives.
-
Le marché reste dominé par l’ISR généraliste, peu impactant mais nécessaire pour tirer vers le haut des pratiques minimales de responsabilité.
-
Seuls certains véhicules thématiques (logement social, transition énergétique, entrepreneuriat social, etc.) relèvent effectivement d’une démarche à impact intentionnel (source : GIIN Impact Investor Survey, 2022).
Ouverture : Vers une exigence accrue de clarté et d’impact mesurable
La distinction entre investissement responsable et impact social authentique ne relève pas seulement d’un débat sémantique ou réglementaire. Nous considérons qu’elle structure la capacité du capital à jouer un rôle positif dans la transformation économique et sociale actuelle. L’heure nous paraît venue pour les investisseurs, asset managers et institutionnels d’assumer la portée et les limites réelles de leurs produits. Les cahiers des charges réglementaires tendent à se renforcer (SFDR, Taxonomie européenne), mais la clarté sur l’intentionnalité, la formalisation des effets attendus, et la vérification de leur survenance restent l’exception.
Gagner en crédibilité suppose de dépasser l’effet d’annonce pour orienter le capital vers des dispositifs non seulement responsables mais authentiquement contributifs, à la hauteur des mutations attendues. Cette exigence de distinction, au cœur des initiatives d’investissement à impact, est également l’un des leviers de montée en puissance d’une finance réellement transformative.